31 janvier 2023
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SOCIÉTÉ

Lutte contre l’érosion côtière: Agir maintenant pour sauver le littoral ivoirien

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D’un côté, la mer qui s’étend à perte de vue avec le ballet incessant et rythmé des vagues. De l’autre, la lagune avec une atmosphère plutôt calme et enchanteur. Azurretti, ce village N’Zima du littoral ivoirien, situé à 4 kilomètres de Grand-Bassam, à l’Est d’Abidjan,  est logé dans un décor de rêve. Et pourtant? Le chef du village, Jules Manzan dit Nanan BognanV soutient que les populations vivent la peur au ventre. La raison? Depuis plusieurs années, l’érosion côtière frappe de plein fouet le village en ravageant de façon continue l’espace vital. « La mer qui était notre mère nourricière est devenue une épée de Damoclès », affirme-t-il. Il explique que de 600 mètres de large dans les années 1950, Azurretti a vu son étendue réduite de moitié, soit 300 mètres de large, aujourd’hui. « La cour qui m’a vu naître est, en ce moment, dans la mer. Aujourd’hui notre terre ne fait pas 300 mètres de large » indique nanan Bognan V. Qui précise qu’Azuretti vit sous une double menace de l’océan et de la lagune oladine, qui grignote elle aussi sur l’espace.

Selon les experts, cette situation n’est pas propre à cette terre des N’Zima. « L’érosion côtière est un phénomène naturel qui affecte pas mal de côtes africaines. Elle est amplifiée par les activités humaines et la montée actuelle du niveau de la mer du fait du changement climatique. La Côte d’Ivoire est particulièrement frappée au niveau des basses côtes sableuses, le secteur le plus sensible entre Fresco et la frontière du Ghana apparaît la plus vulnérable en raison du contexte géologique, géomorphologique et des enjeux socio-économiques » fait savoir Dr Salomon Kouadio Yao, chargé de recherche au Département Environnement (DE) du Centre de recherches océanologiques (CRO). Il souligne que « la migration des villes balnéaires de Fresco et Grand-Lahou vers l’intérieur des terres, la rupture de la voie bitumée à proximité du phare de Port Bouët et celle de Mondoukou-Grand-Bassam, la destruction des infrastructures touristiques (hôtels, restaurants, aménagements touristiques du week-end) et habitats le long du littoral, notamment dans la baie de Port-Bouet, à Assouindé, etc… constituent des exemples tangibles de l’impact de ce processus ». Le professeur Djagou, coordonnateur de  la gestion du littoral, estime clairement qu’il y a urgence « Les côtes ivoiriennes sont beaucoup touchées et si rien n’est fait, je pense que les dégâts seront tels qu’il sera difficile de trouver des solutions », avertit-il.

 « Si rien n’est fait,…il sera difficile de trouver des solutions »

Le gouvernement ivoirien n’occulte pas la menace. Et pour se donner les moyens de réagir efficacement, il a introduit un projet de loi, « loi n0 2017-378  du 2 juin 2017 relative à l’aménagement, à la protection et à la gestion intégrée du littoral », adopté par le parlement. Cinq ans après cette mesure, comment expliquer ce constat alarmant sur l’érosion côtière ?

Dans sa grande majorité, la population d’Azuretti dit ignorer l’existence de la loi. « Je ne suis pas informé de l’existence cette loi », confie le chef. Qui poursuit «La loi qu’on connait, c’est d’éviter de prendre du sable en bordure de mer. On a passé le message. Les gens sont informés ». Aka Koua, ménagère, ne dit pas autre chose. « Nous n’avons rien appris ». Crépin Kablan Akessé, un jeune du village, lui, n’est pas étranger à la loi « On en parle depuis 2015. C’était au niveau du parlement. Ça a été promulgué mais dans la mise en œuvre, on n’a rien vu ».

Sur l’évolution de la situation depuis l’adoption de la loi, les habitants d’Azurretti dressent un tableau plutôt sombre en évoquant la baisse des revenus de la pêche, la principale activité du village. « Nous vivons grâce à la vente du poisson. Nous achetons avec les pêcheurs et nous revendons. Cela me permet aussi de vendre mon attiéké. Ces dernières années, les choses ont changé. On ne trouve plus assez de poissons. La situation fait qu’on n’est plus à mesure de faire face à nos besoins » soutient  Judicaël Yesso, vendeuse d’attiéké. Même plainte chez Elisabeth Effossou, revendeuse de poisson qui ne cache pas son intention de se réinvestir dans une autre activité « J’ai plus de trente ans d’expériences dans le commerce de poisson, mais je peux vous dire qu’il n’y a plus de poisson comme c’était le cas hier. Aujourd’hui, il nous arrive d’aller revendre ce que achetons et de revenir avec des dettes », dira-t-il et d’ajouter « Je cherche à faire autre chose, mais comme je n’ai pas encore eu quelqu’un pour m’aider, je suis toujours dedans ». Pour sa part, Paul Souassé, jeune pêcheur constate une baisse drastique de son revenu : « C’est dur ! C’est dur ! C’est dur ! Avant lorsque nous lançons un filet et qu’on l’extrait chacun peut se retrouver après la vente avec 40.000 francs ou 50.000 francs. En général, nous sommes 20 personnes. Aujourd’hui, nos gains tournent autour de 2500 francs ».

L’adoption du décret de création de l’ANGIL

Et pourtant, les spécialistes et acteurs de l’environnement sont formels. La loi du 2 juin 2017 relative à l’aménagement, à la protection et à la gestion intégrée du littoral est porteuse d’espoir. L’article 37 dispose qu’il est créé une Agence qui se chargera de l’aménagement et de la gestion du littoral. Elle sera dotée d’une personnalité morale et d’une autonomie financière. « Une des avancées notables dans le dossier du littoral est l’adoption d’une loi de gestion intégrée avec l’un des objectifs majeurs qui est la lutte contre l’érosion côtière, la mise en œuvre du programme du Projet d’investissement pour la résilience  des zones côtières ouest africaines (WACA) et la mise en place du Plan cadre de gestion environnementale et sociale (PCGES) au ministère de l’environnement et du développement durable (MINEDD) » relève Tolla Kouassi Ismaël, une personne ressource indépendante, proche du dossier. Qui insiste sur la nécessité de créer les conditions pleines et entières favorables à l’implémentation de la loi. « Cette loi pourrait faire avancer les choses à travers la coordination des actions en matière de lutte contre l’érosion côtière. Plusieurs ministères et institutions interviennent dans la gestion du littoral. L’Agence national  de gestion intégrée du littoral (ANGIL) pourrait coordonner les différentes actions », martèle-t-il.

La satisfaction de cette exigence passe d’abord et avant tout par la signature du décret instituant l’ANGIL. A cet égard, les sources proches du dossier indiquent  que l’Etat de Côte d’Ivoire et l’IDA de la Banque mondiale sont convenus que la mise en place de l’Agence nationale de gestion intégrée du littoral fasse l’objet de trois  clauses datées afin de s’assurer que le gouvernement prenne toutes les mesures nécessaires pour sa création conformément à la description faite dans l’annexe 7 du Procès-verbal des discussions techniques et des négociations. Il s’agit de l’adoption du décret de création de l’ANAGIL au plus tard le 28 février 2019 ; la nomination du directeur de l’ANAGIL au plus tard le 31 décembre 2019 ; et la mise en fonctionnement de l’ANAGIL (y compris la mise à disposition des locaux, le fonctionnement de la structure et le personnel dédié) au plus tard, le 31 mars 2020.

Aujourd’hui, il est plus que nécessaire d’agir en donnant forme à ces projets pour enfin faire bouger les lignes. D’autant plus que ce phénomène menace, d’une part, les populations riveraines  par la destruction de leurs habitations et le bouleversement de leurs moyens de subsistance, et d’autre part, l’économie du pays, à travers les installations industrielles de premier plan comme la Société Ivoirienne de Raffinage (SIR), l’Aéroport international Félix Houphouët Boigny, les Ports Autonomes d’Abidjan et de San Pedro ainsi que des installations hôtelières à Abidjan, Grand-Bassam, Assinie et San Pedro.

Production médiatique réalisée dans le cadre de la mise en œuvre du projet BENKADI de la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI) avec le concours financier du ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas.

                                                                                                   César Ebrokié