12 août 2022
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POLITIQUE

Liberté conditionnelle de Laurent Gbagbo et Blé Goudé/ Xavier-Jean Kéïta, Conseil principal du Bureau de la Défense à la Cpi): « Les jugent ont interprété le texte »

Me Xavier-Jean Kéïta est le Conseil principal du Bureau de la défense à la Cour pénale internationale (Cpi). Présent à Abidjan, à la faveur de la causerie-débat sur le procès Gbagbo-Blé Goudé organisé par l’Oidh, il s’est confié à nous. Interview.

Notre Voie : Vous avez suivi les débats contradictoires au procès, à La Haye. Quels sont sentiments qui vous animent en étant présent à Abidjan ?

Xavier-Jean Keïta : Ce qu’on entend au procès c’est une chose. Je n’ai pas eu le temps vraiment d’être à l’intérieur d’Abidjan. Mais, pendant deux jours j’ai côtoyé des intellectuels, des gens de la société civile, des avocats, des chercheurs. Nous avons eu des débats de très haut niveau. La salle était constamment pleine. L’année dernière, on sentait que la salle était divisée en deux. Il y avait d’un côté les pros-gouvernement actuel, si on peut dire ainsi, et de l’autre, les pros-Gbagbo. C’était assez tendu. Cette fois-ci, j’ai plus ressenti qu’il n’y avait pas deux camps d’Ivoiriens, mais des Ivoiriens soucieux de parvenir à une paix retrouvée dans leur pays, mais un futur qui ait tiré toutes les leçons du passé.

La CPI est une structure indépendante. Elle n’est pas un acteur de la vie politique ivoirienne. Mais en tant qu’avocat à la CPI, je constate qu’il y a une atmosphère désormais plus apaisée, et les citoyens ont envie d’avancer. J’ai senti aussi beaucoup de pessimisme parce que la société civile considérait aussi que toutes les leçons n’avaient pas été tirées. Qu’il manquerait une loi même pour les victimes. C’est à la société ivoirienne de se mobiliser pour répondre à ses concitoyens. Quand on a vécu de grands événements, ce n’est pas tout de trouver qui est responsable mais se donner la main et faire le bilan et aller de l’avant. La Côte d’Ivoire est un grand pays au sein de l’Afrique et il doit le rester. Aussi bien sur le plan économique, sur plan social que celui du droit.

  1. : Les clivages politiques et religieux ont été abondamment évoqués lors des débats à la CPI. Avez-vous perçu cela dans les échanges, ici, à Abidjan ?

Non, non. Je dis que je n’ai eu affaire qu’à des Ivoiriens. D’ailleurs j’entends des gens prendre position, après j’entends leur nom. Quelqu’un l’a dit, on a tendance à diviser la société ivoirienne en ethnies, en gens du nord et du sud ou en musulmans ou chrétiens. Je n’ai rencontré que des Ivoiriens soucieux de paix et d’avancer ensemble.

Quel est votre regard par rapport au dénouement actuel du procès étant donné que ça a été une affaire qui a été fortement médiatisée ?

Vous parlez à un avocat de la Défense. Et je dis qu’on doit regarder cette Organisation Internationale qu’est la CPI   comme une Cour. Ce n’est pas un organisme international de droit humanitaire, c’est une Cour. Et à ce titre, on doit être prêt à ce qu’elle trouve des gens coupables, qu’elle en condamne et que ceux-là puissent exercer des recours. Toutes personnes doivent subir des procédures respectant tous leurs droits conformément au Statut de Rome et ce qu’on appelle en Anglais, le Fair trial, ou dueprocess, l’équité des procédures qui respectent les droits de la Défense comme le droit des victimes et une égalité des armes.

On doit non seulement être prêt à avoir des condamnations, mais aussi à voir des charges qui sont abandonnées, des poursuites non confirmées et également des acquittements. Les acquittements ne doivent pas être sources de querelles au point qu’on dise que ça a échoué. Nos juges sont de hauts niveaux compétents et indépendants. Ils rendent des décisions en leur âme et conscience. Quand ils rendent des décisions, elles doivent être motivées et tous recours possibles exercés par qui de droit.

Le procès Gbagbo et Blé Goudé n’est pas terminé. La décision écrite a été rendue à la mi-juillet. Et il y aura peut-être un appel du Bureau du Procureur, on verra. Dans ce cas-là, les juridictions d’appel statueront. La procédure actuelle est une procédure un peu spéciale. Elle vient d’un usage anglo-saxon. Ça s’appelle no case to anwser. En Français c’est dire si oui ou non, il y a lieu de poursuivre la procédure, parce que la Défense n’a toujours pas fait venir ses témoins.

Que répondez-vous à ceux qui disent que ça a été un peu un procès pour rien.

A ceux qui disent cela, si on leur offre d’être détenus pendant six ou sept ans, est-ce qu’ils diront qu’ils été détenus pour rien. Un procès est un procès. M.Gbagbo et Blé Goudé n’ont pas demandé à être arrêtés, détenus, privés de leurs libertés. Leur liberté actuelle n’est pas à 100%. Ceux qui disent que c’est un procès pour rien, peut-être qu’ils sont déçus du dénouement. Le procès n’est pas terminé. Je trouve que c’est un mépris. Un mépris pour la justice internationale.

N’est-ce pas là une façon de dénoncer le Bureau du Procureur dans son initiative de poursuite contre Gbagbo et Blé Goudé ?

Moi, je suis un avocat, Conseil Principal du Bureau de la Défense. Je ne suis pas un commentateur des opinions. Les gens sont libres de commenter et de penser ce qu’ils veulent. Moi j’ai beaucoup de respect pour le Bureau du Procureur. Le Bureau du Procureur est composé de personnes à haut niveau de compétence. Je ne les imagine pas se fourvoyant dans les stratagèmes. C’est de la politique de comptoir et mes collègues ne sont pas dans ce genre de stratagèmes et de combines. Chacun fait son travail. Moi je ne juge pas. Je constate et je fais mon travail.

Quel commentaire faites-vous de l’acquittement des accusés ?

Déjà je me suis réjoui de l’acquittement. Je considère qu’un acquittement ça signifie la liberté. La détention doit être l’exception. Il n’y a pas eu de détention, tant mieux. Que ce soit une liberté sous condition, ce n’est pas la même lecture que je fais du texte. Mais les acteurs directs sont Messieurs Gbagbo et Blé Goudé, ils ont des avocats. Je n’ai pas vocation à les remplacer parce qu’eux seuls peuvent savoir quelle position prendre par rapport à chaque décision. Moi je suis un acteur extérieur. J’ai un rôle et un mandat : Celui d’assister. Je m’en tiens à cela.

Acquittement mais liberté conditionnelle. Cela est-il conforme aux textes ?

Il y a un texte qui dit : acquittement, libération. A titre exceptionnel ou dans des conditions exceptionnelles on peut-être maintenu en détention pendant que les Juges statuent sur l’appel interjeté. Les juges sont indépendants et ils ont interprété le texte peut-être d’une manière de qui peut le plus, peut le moins. Ce n’est pas la défense qui va se plaindre. En tout cas si on donne le choix entre détention et liberté avec conditions, je n’hésite pas un seul instant.

Que retenez-vous au sortir de ce panel.

Ça a été des panels de haut niveau. Les participants se sont exprimés avec sincérité, avec une grande liberté d’expression, d’esprit et de ton. J’espère qu’il en sera fait le meilleur des usages.

                           Propos recueillis par César Ebrokié