6 octobre 2022
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SANTÉ

Côte d’Ivoire /CHU de Yopougon: Aller aux Urgences pour mourir

Le temps affiche 10h10 mn quand les urgences du CHU de Yopougon nous accueillent, ce samedi 22 juin 2019. Des femmes crient et pleurent. Ce sont les parents d’un malade dont la vie sur terre vient de s’achever. On sort le corps de la chambre pour le conduire à la morgue. De l’entrée principale du service des urgences, la rue mène tout droit à la morgue comme pour traduire, sans doute, que les urgences sont une escale vers la morgue. Devant le bâtiment, les familles des malades assises sur des pagnes ou des nattes ont le regard sans espoir ou présentent des mines angoissées.

Dix minutes après, encore des pleurs et un autre corps emprunte le chemin de la morgue. Les uns consolent les parents du défunt quand les autres s’en remettent aux prières et implorent Dieu. Un autre constat. Les parents des malades se relaient quasiment dans les toilettes où l’eau coule en permanence du fait de la panne des robinets. On débourse 50 à 100 fcfa pour bénéficier des toilettes.

Un véhicule s’arrête à10h50mn. Il s’agit d’une ambulance immatriculée D 57-918, transportant un malade de l’hôpital général de Gagnoa. On attend 29 minutes pour voir le malade sortir de l’ambulance. Entre temps, un autre véhicule d’évacuation stationne avec à son bord, un bébé mal en point.

A 11h06, un patient sort de la salle. Il peine à tenir sur ses jambes et traîne avec lui, le ballon de sa perfusion. Dehors, ce dernier vomit avant de regagner sa chambre d’hospitalisation. Les évacuations se succèdent comme en témoigne l’ambulance référée D 55- 390 de l’hôpital général de Dabou.

Un tour à l’intérieur du bâtiment abritant les urgences laisse apercevoir des malades étendus sur le sol. L’odeur est insupportable, signe d’un manque d’entretien du site. De nombreux malades sont sans lit ni matelas. Ils sont allongés sur le sol. Leurs jambes et leurs bras sont sur leurs parents qui leur servent de support.

Un autre décès est enregistré à 12h10, portant à trois les morts en moins de deux heures. Le corps est acheminé vers la morgue, accompagné des pleurs de la famille.

Les malades sortis des ambulances attendent toujours les premiers soins malgré leur mauvais état. Mais en lieu et place des premiers traitements, ce sont les ordonnances qui s’abattent sur leurs familles. Beaucoup de parents de malades, non préparés au plan financier, vont dans tous les sens car ne sachant pas où donner de la tête.

Un camion des sapeurs pompiers militaires (GSPM) se signale à 12h22, suivi de l’ambulance du CHR de Divo à 13h05. Son immatriculation est D 56-676. Les soldats du feu arrivent de nouveau avec un malade à 13h12.

L’ambulancier venu de Divo attend avec patience. « J’attends encore. Tant que le malade qu’on envoie n’est pas encore reçu, on attend toujours puisque le malade occupe le lit de l’ambulance.

Il se pose toujours un problème de places dans les CHU. Un jour j’ai quitté Divo à 2h du matin et je suis arrivé à Abidjan à 5h. J’ai parcouru avec le malade les CHU de Yopougon, Treichville et Cocody ainsi que l’Hôpital militaire d’Abidjan (HMA), faute de places. C’est à 9h qu’on a reçu le malade. Une autre fois, j’ai attendu avec un malade de 14h à 22h au CHU de Yopougon avant d’être reçu. Aujourd’hui, au moment où je venais, un accidenté attendait à l’hôpital de Divo.

Quand je vais retourner, je vais le prendre pour l’évacuer sur Abidjan. Nous sommes habitués à ce manque de places dans les CHU », explique le chauffeur. Arrivé avec une malade à 13h05, il quittera le CHU de Yopougon pour Divo à 14h15. Nous quittons les lieux à 14h40, ce samedi 22 juin.

Le lendemain dimanche 23 juin, retour au CHU de Yopougon. Dès qu’on entre dans la cour de l’établissement à 13h35, une femme, munie de papiers médicaux et désemparée, se lamente. « On me demande le sang, mais il n’y en a pas ». Un camion de secours de GSPM est encore au rendez-vous comme la veille.

A bord, se trouve quelqu’un qui a piqué une crise selon un pompier. Ne trouvant pas de lit libre, les militaires le font coucher sur un brancard pour regagner leur base ensemble avec un policier qui est de cette évacuation. L’agent remet, entre temps, un « de par la loi » au personnel soignant. Le CHU accueille un homme, victime d’un accident de la circulation. Il vient de Boundiali par l’ambulance de l’hôpital immatriculée D 57-188.

Au même moment, l’hôpital général de Dabou évacue une malade. Celle-ci reste couchée dans le camion médical, faute de place. 20 minutes après, l’ambulance retourne avec la malade. La raison, les urgences du CHU de Yopougon ne peuvent pas l’accueillir parce que n’ayant pas de lits disponibles.

Cette infortunée n’est pas seule dans ce cas. Car à 16h07, par manque de place, l’ambulance de l’hôpital général d’Anyama est retournée avec son patient après une attente de 32 minutes devant les urgences. « On nous dit de retourner à Anyama pour revenir demain (lundi) parce qu’il n’y a pas d’urgence», indique à son interlocuteur au téléphone, la dame qui accompagne le malade.

Juste après son départ, un autre malade sort de la salle, tenant sa perfusion avec un tuyau dans le nez et va s’asseoir sur une chaise à côté des toilettes publiques. Des gens le regardent sans doute parce qu’ils ne comprennent pas qu’il puisse se retrouver là avec une perfusion et un tuyau dans le nez. Ce dernier se soulage et regagne la salle.

Avant, à 15h55, un taxi communal s’immobilise et des femmes en sortent avec une fillette de moins de 10 ans sous perfusion. Son état se présente critique et sa mère est en pleurs.

Elle implore Dieu pour sauver son enfant. Mais le service des urgences ne reçoit pas la petite. A 16h17, sa famille, sous pression, sort dans la précipitation des urgences, la fillette au dos d’une dame. « On nous dit qu’il n’y a pas d’eau au CHU donc on s’en va. Avec l’état de notre enfant, on ne peut pas perdre le temps.

On s’en va dans une clinique », nous confie, abattue, une parente, précisant qu’elles sont arrivées de l’hôpital de Port-Bouët 2. « Qu’on nous dise de rester à la maison s’il n’y a pas d’eau au lieu de venir au travail et voir les enfants dans cet état », s’alarme une aide soignante. Nous quittons le CHU à 16h24, tout aussi abattu que les familles des malades.

 

Un reportage de

Benjamin Koré

benjaminkore2016@gmail.com